Est-il possible de percer le code du timing de marché ?

Le Saint-Graal des investisseurs selon Howard Marks

Écrit par Stijn Ceelen, Country Manager BinckBank Belgique | 5 minutes

Le Saint-Graal des investisseurs selon Howard Marks

Dans notre quête des secrets de la vie, de l’univers et de l’immortalité, la légende du Saint-Graal nous a toujours fascinés. Selon cette légende, le Saint-Graal est la coupe dans laquelle Jésus a bu au cours de la dernière Cène. Cette coupe aurait également été utilisée pour recueillir le sang du Christ lors de sa crucifixion. Elle aurait ensuite été cachée par Joseph d’Arimathie à un endroit inconnu. Dans Indiana Jones et la Dernière Croisade, Steven Spielberg suggère que les nazis auraient cherché à accéder à la vie éternelle en buvant dans le Saint Graal. Dans son best-seller Da Vinci Code, Dan Brown affirme au contraire que le Saint-Graal est un ensemble de textes qui prouvent que Jésus avait épousé Marie-Madeleine, avec laquelle il a eu une fille, baptisé Sarah.

Dans le monde de l’investissement, le Saint-Graal est sans doute le timing parfait des marchés financiers. Mais ce timing parfait existe-t-il ? Ou n’est-ce qu’un désir utopique d’investisseurs dans un univers financier idéal ? En fin de compte, le timing de marché parfait peut être considéré comme une capitulation complète au dernier jour d’une hausse ou un achat grotesque au dernier jour d’une baisse. Est-il possible de connaître ce jour à l’avance ?

Prévoir aujourd'hui : la clé du succès

De nombreux investisseurs et chercheurs se sont penchés sur le thème du timing de marché. La plupart ont échoué en raison d’une représentation trop simpliste de la Bourse, fondée sur des règles empiriques basiques. Dans le blog Peut-on prédire un krach boursier imminent, nous avons brièvement abordé le travail de Didier Sornette, qui entend prévoir les krachs boursiers endogènes causés par une espèce de conjonction de spéculation et d’hystérie de masse diabolique. Si le krach de 2018 a émis un signal moins puissant, ce serait d’ailleurs parce que la crise financière n’a pas été provoquée par l’appât du gain ou un comportement grégaire, mais trouvait son origine dans le marché immobilier et des crédits. La pierre angulaire de la pensée de Howard Marks, le directeur d’Oaktree Capital Management, est qu’il est tout simplement impossible de prévoir l’évolution des marchés financiers. Du moins pas avec une précision suffisante à court et moyen terme pour nous permettre de prendre de meilleures décisions d’investissement.

William Sharpe – tout sauf un illustre inconnu –a calculé que ceux qui cherchent à prévoir les évolutions du marché à court terme doivent avoir raison 83% du temps pour obtenir un rendement identique aux investisseurs qui restent investis en permanence. Bien entendu, cela ne signifie pas que toutes les stratégies se valent. En analysant la situation actuelle du marché, il est possible de déterminer la phase dans laquelle se trouve le marché et d’être ainsi plus à même, selon Howard Marks, d’évaluer ce que nous réserve l’avenir.


Image : Howard Marks

Une bonne préparation vaut mieux qu'une bonne prédiction

La démonstration de Howard Marks nous laisse 3 grands enseignements :

  • Le monde est cyclique : notre culture chrétienne nous incite à rechercher des modèles dans le passé et à les extrapoler directement dans l’avenir, selon des principes empiriques simplistes dont notre cerveau humain peine à faire abstraction. Malheureusement, tout marché haussier a une fin, et la Bourse est fondamentalement cyclique, et connaît donc logiquement des hauts et des bas. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de tendance haussière, mais ces mouvements séculaires s’accompagnent toujours d’évolutions cycliques.
  • Les faits ne se succèdent pas indépendamment les uns des autres sur les marchés financiers. Tout événement qui survient dans une phase donnée du cycle détermine l’évolution du cycle dans sa phase suivante. Tout cycle est pour ainsi dire un enchaînement de causes et de conséquences.
  • « Le » cycle de marché n’existe pas : Howard Marks distingue quelque sept cycles de marché qui s’interpénètrent profondément. Vous trouverez ci-dessous une brève description des 7 cycles fondamentaux qui façonnent le paysage financier.

Le cycle économique :

Ce cycle, qui réalise une estimation de notre croissance macro-économique, est à la base de l’évolution cyclique du monde des affaires et de la Bourse. Quand la croissance économique est soutenue, les entreprises parviennent à accroître leurs bénéfices et les actions prennent rapidement de la hauteur.

Howard Marks prévient que les investisseurs ont intérêt à se concentrer sur la tendance à long terme. Les fluctuations – dont les économistes et analystes sont particulièrement friands – ont évidemment un impact à court terme sur les entreprises et la Bourse, mais ce sont les évolutions dans la tendance sous-jacente qui déterminent les vainqueurs et les perdants de demain. Cela explique en partie pourquoi la Bourse européenne ne peut présenter les lettres de noblesse de la Bourse américaine sur ces deux dernières décennies, par exemple. L’Europe est en effet confrontée à un sérieux problème de vieillissement de la population et à une productivité plus faible en raison d’une réglementation (trop) stricte qui étouffe l’indispensable innovation. Or quels sont les facteurs qui déterminent notre croissance économique à venir ? Exactement : la croissance de la population (active) et de la productivité.

Le cycle des bénéfices :

Les ventes et les bénéfices des entreprises dépendent largement de la santé de notre économie. Mais certaines entreprises réagissent très violemment au cycle économique, alors que d’autres n’en subissent que peu, voire pas du tout les effets. L’impact d’une baisse ou d’une hausse des ventes sur le bénéfice s’explique en effet par des variations au niveau des leviers financiers et opérationnels des entreprises. Une bonne compréhension de ces effets de levier aidera les investisseurs à identifier les meilleures opportunités boursières – en fonction du contexte économique.

Le sentiment des investisseurs :

Howard Marks compare les changements d’humeur en Bourse aux mouvements d’un balancier. Si le milieu du balancier correspond au sentiment moyen des investisseurs, la Bourse balance constamment entre un pessimisme et un optimisme extrêmes. Une chose est cependant claire : quelle que soit l’extrême, la Bourse va inévitablement revenir au milieu, pour ensuite évoluer en direction de l’autre extrême.

Le «Fear & Greed Index» de CNNMoney, qui détermine à partir de sept indicateurs si la Bourse américaine est portée par la peur ou l’appât du gain, est un bon point de référence pour jauger le sentiment boursier.

Le cycle du risque :

Selon Howard Marks, investir n’est rien d’autre que prendre (ou supporter) un risque dans la quête de bénéfices ou de rendement. Les grands investisseurs sont précisément en mesure de composer leur portefeuille de manière à tirer profit des évolutions futures au lieu d’en subir les conséquences. Selon lui, une bonne estimation du risque est la clé de voûte de toute stratégie d’investissement efficace.

La principale source de risque est la conviction que le risque n’existe pas. Une tolérance au risque généralisée est ainsi le principal signe annonciateur d’une correction imminente en Bourse. Pensez à la période qui a précédé la crise de 2000… quand les investisseurs se jetaient sur des actions qui se négociaient à une prime de risque nulle – oui, vous lisez bien. Ou, il n’y a pas si longtemps – durant les années qui ont précédé la crise financière–, à cette époque où des crédits hypothécaires à haut rendement titrisés n’étaient pas considérés comme plus risqués que des obligations publiques allemandes ou américaines.

Le cycle du crédit :

Le crédit est pour ainsi dire la ligne de vie de notre économie. Aucune économie ne peut survivre – et a fortiori prospérer – sans crédits disponibles. Le crédit est l’oxygène de l’économie et vous pouvez aisément vous imaginer ce qui se passe lorsque cette source se tarit complètement : plus de prêt hypothécaire pour l’achat de votre maison, ou plus de crédit d’entreprise pour développer vos activités.

Selon Howard Marks, un marché du crédit complètement asséché recèle les meilleures opportunités d’achat en raison de son impact immense sur l’économie, les bénéfices des entreprises et donc la Bourse. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les banques centrales aient grand ouvert les vannes monétaires à partir de 2008 pour donner suffisamment d’oxygène à l’économie.

Le cycle des crédits à haut rendement :

Les crédits à haut rendement (ou crédits poubelles) sont des crédits alloués à des entreprises en difficulté, voire au bord de la faillite. C’est dans ce segment que Howard Marks a gagné ses galons avec Oaktree Capital Management. Il avait constaté à plusieurs reprises que quand le marché du crédit entrait en surchauffe, le nivellement par le bas incitait les bailleurs de fonds à financer généreusement des entreprises de mauvaise qualité à des taux ridiculement bas et à mettre sur pied des structures financières de plus en plus faibles. Howard Marks recherche en revanche les entreprises de qualité qui présentent un bilan catastrophique.

Un bon investisseur en crédits à haut rendement s’intéresse en premier lieu à la valeur de l’entreprise en difficulté (avant et après la banqueroute), à la répartition de cette valeur entre les différents créanciers et au temps que prendra le processus. La réponse à ces questions déterminera le rendement annuel de la portion de dettes qui peut être achetée à un prix donné.

Le cycle immobilier :

Les Belges sont nés avec une brique dans le ventre, affirme-t-on. Les principaux arguments invoqués par les investisseurs en immobilier sont la couverture naturelle contre l’inflation, l’utilité d’une habitation propre et la pénurie de logements, bureaux et centres de soins. Tout cela est peut-être vrai, mais ce raisonnement ne tient plus la route quand les prix d’achat sont beaucoup trop élevés.

Le marché immobilier contient en effet un ingrédient que le cycle précité ne partage pas : les délais très longs dans le développement immobilier. Au cours des mois, voire des années qui sépareront l’établissement des plans de l’inauguration du bâtiment, il y a de fortes chances que la conjoncture économique se renverse complètement. Les projets immobiliers qui ont été lancés pendant les années de vaches grasses ne seront sans doute livrés que durant les années de vaches maigres. L’inoccupation exercera une pression supplémentaire sur les revenus locatifs et les prix de vente, et un cycle vicieux va se refermer sur le projet. Pensez aux conséquences de la bulle immobilière en Espagne et en Irlande après la crise financière. Ou était-ce une crise du crédit ? Une crise de l’immobilier ?

Et maintenant, la bonne nouvelle

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’œuvre de Howard Marks, je ne peux que vous recommander la lecture de son ouvrage « Mastering the Market Cycle: Getting the Odds on Your Side ».

Honnêtement, c’est un luxe de voir résumées 50 années d’expérience des marchés financiers de manière aussi compréhensible dans un seul livre. Comme Warren Buffett, Howard Marks a l’art de mettre des concepts extrêmement complexes à la portée de tous. Mais ne vous y trompez pas : c’est de la réflexion financière au plus haut niveau. Si vous voulez en savoir plus, je vous renvoie volontiers aux lettres d’information bimensuelles de Howard Marks que vous retrouverez gratuitement sur le site d’Oaktree Capital Management.

Cerise le gâteau : vous trouverez aux pages 212 à 213 du livre un encadré simple (voir ci-dessous) permettant d’évaluer l’état de santé des marchés financiers. Comme l’auteur le reconnait lui-même, la plupart des critères d’évaluation n’ont pas de base scientifique et sont difficiles à quantifier. Le caractère évident de certains est voulu. Mais ce cadre vous donnera une bonne idée de ce qui peut attendre les marchés financiers.

Économie Haute conjoncture Basse conjoncture
Perspectives Positives Négatives
Bailleurs de fonds Généreux Réticents
Marchés de capitaux Détendu Tendu
Capital Abondant Rare
Conditions de crédits Aisées Restrictives
Taux d'intérêt Bas

Élevés

Spreads de crédit Étroits Larges
 Investisseurs

- Optimistes

- Désireux d'acheter

 - Pessimistes

- Pas d'intérêt d'acheter

Propriétaires d'actifs  Conserver Se pressent vers la sortie
Vendeurs Rares Nombreux
Marchés Surchargés Vides
Fonds

- Difficile d'y entrer

- Nouveaux fonds chaque jour

- Ouvert à tous

- Seuls les meilleurs peuvent collecter de l'argent

Performance récente Solides Faibles
Prix des actifs Élevés Bas
Rendements prospectifs Bas Élevés
Risque Élevé Bas
Comportement des investisseurs

- Agressifs

- Généralistes

- Prudents

- Sélectifs

Erreurs potentielles

- Trop achteter

- Payer plus cher

- Prendre trop de risques

- Acheter trop peu

- Partir

- Prendre trop peu de risques



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Ce document ne constitue pas un conseil d’investissement personnel ou recommandation individuelle de réaliser certains investissements de la part de BinckBank. BinckBank n’a aucun intérêt dans le contenu de cette information. Tout investissement comporte des risques. Généralement, un investissement présentant un rendement attendu plus élevé est aussi plus risqué. Les services de BinckBank comprennent des frais et des charges, que vous pouvez consulter dans les Tarifs disponibles dans le Centre documents, en bas de la page www.binck.be.

Auteur

Stijn Ceelen, Country Manager BinckBank Belgique

Stijn Ceelen est Country Manager chez BinckBank Belgique depuis 2017. À ce titre, il donne régulièrement son avis sur les marchés financiers et leurs fluctuations.

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